Qui n’a jamais rêvé de voyages exotiques ? Qui n’a pas voulu un jour partir vers d’autres horizons ? Qui n’a pas eu envie, une fois dans sa vie, de larguer les amarres, hisser les voiles, s’éloigner des ennuis quotidiens? Mes premiers voyages ont eu lieu à travers les livres, dans un lit bien chaud (et sec), loin des embruns iodés certes, mais leurs histoires résonnent encore dans ma mémoire et ne sont pas sans liens avec nos périples actuels. L’Île au Trésor, le Pays ou l’on n’arrive jamais, Moby Dick, … des Moitessier, des Kent et des Janichon… maintenant, c’est à mon tour de prendre la mer. “Prendre la mer” ! Prendre la mer c’est une expression de terrien. La mer ne se prend pas. La chanson dit “c’est pas l’homme qui prend la mer mais la mer qui prend l’homme, la femme aussi”. Que voulait dire Renaud? Est-ce la mer qui prend la femme aussi ? Où est la femme qui prend l’homme? Bref, j’ai deux amours… . Donc ma femme m’a pris, la mer aussi.
La côte Israélienne et Tel Aviv. Départ au petit matin le 10 Juin 2015.
Nous sommes donc partis un mardi. Les prévisions météo étaient plutôt bonnes, le baromètre au beau fixe et le moral a 1050 millibars. Un voyage au long cours en perspective… . Le rêve d’une vie. Mais le passage des paroles aux actes et souvent une étape plus difficile a gérer que la traversée d’un océan. Il a fallu prendre une décision, concrétiser le projet, trouver un bateau, motiver ma petite famille, accumuler un budget et tout ce que je ne savais encore pas comme surprises a venir. Mais rien ne réussit à freiner ma passion, trois ans avant notre départ, je prends ma décision et commence a concevoir chaque journée qui passe comme une journée en moins pour la réalisation de ce projet de bateau en famille sous des latitudes ensoleillées… .
Prendre une décision, après tout, c’est plutôt facile, a priori. Décision prise. Imaginez un jour nouveau pour votre vie et décidez de vivre ce jour nouveau. Le premier jour d’une nouvelle vie. Un vieux fantasme de beaucoup d’entre nous. Ce genre de décision, une fois prise, est très excitante, grisante, magnifique a en avoir des frissons, je suis même euphorique pour quelques jours… . Le rêve, l’idée… . Mais voila, maintenant c’est l’heure de concrétiser, fini le rêve et commençons avec la réalité, le terre-à-terre, oui, il faut être très terre-à-terre pour aller en mer. Autre paradoxe bienheureux, la mer me fait pousser des ailes (c’est plus joli que les nageoires !). J’ai un peu d’appréhension tout de même. La mer sourit aux audacieux dit-on. Alors soyons audacieux et allons de l’avant. Tout lâcher c’est facile a dire, le plus difficile reste à lâcher ses propres peurs. Se préparer a affronter le nouveau, l’inconnu. Et puis réflexion faite on se rend compte que se sont toujours nos propres peurs qui ont tendance a mener le jeu, à terre ou en mer. Convenons donc que s’éloigner, larguer les amarres ne résout guère les problèmes de chacun, ni les peurs que la vie nous a données. Peut-être que les recettes du Bonheur n’existent pas mais peu de personnes peuvent nier l’excitation que procure le voyage quel qu’il soit. L’éloignement. Le dépaysement. La découverte de nouveaux horizons porte à la découverte de soi, les rencontres avec des personnes aux allures et coutumes souvent différentes nous rappellent aussi les valeurs qu’ont en commun tous les êtres humains.
Nous sommes donc cinq à nous aventurer dans notre nouvelle vie. Ce club des cinq prêt à l’aventure est composé de Mica, ma tendre femme, le partenaire idéal pour toute aventure, la femme avec laquelle j’ai su depuis le premier jour de notre rencontre (il y a plus de vingt ans) que si je devais braquer un casino ou une banque, ce serait avec elle. Traverser mers et océans ne relève pas de la même logistique qu’un braquage a mains nues mais représente tout de même un challenge, et je sais que Mica saura freiner mes ardeurs, renforcer mes points faibles, elle sera aussi le médecin du bord. Mica, c’est notre ancre.
Et puis il y a Maya, notre fille aînée, ingénue, curieuse, très investie et très motivée dans le projet dès le début. Pourtant, avec l’échéance du départ qui approchait, Maya se rendit compte que ce n’était pas si facile de laisser ses copains et copines à terre, et que, à douze ans, on ne rêve pas forcément de vivre à côté de Papa et Maman, c’est ça aussi le défi et l’aventure.
Ensuite, il y a Emilie, le petite sœur de Maya, sept ans au départ de Tel Aviv. Emilie est prête à tout abandonner pour aller jouer dans l’eau, c’est notre petit dauphin. Et si Maya a eu du mal à laisser ses copains d’école à terre, Emilie, elle , est très contente de pouvoir oublier l’école.
Et enfin, pour nous accompagner et nous tenir tous ensemble il y a Maia, notre cata Maia. Maia est plutôt jolie sur l’eau, c’est une petite Fountaine-Pajot de quarante pieds dont le propriétaire se vexe quand on lui demande, “alors, y marche bien ton Fountaine-Cajot ?”. Elle est sortie des chantiers de La Rochelle en 2006 et n’a jamais connu que des familles italiennes, en location sur la côte et les îles Toscannes. J’ai tout de suite su que c’était elle, dès que je l’ai vue sur le quai, beaucoup plus belle que sa voisine de chez Lagoon. Et son nom : le bateau s’appelait Maia, ce devait être un signe. J’ai cherché le bateau qui pouvait nous convenir pendant plus de six mois et j ai plusieurs fois presque trouvé l’embarcation qu’il nous fallait. J’ai visité plusieurs Lagoon en Méditerranée, étudié les occasions de l’autre côté de l’Atlantique (il y a de nombreux bateaux à vendre aux Antilles, surtout entre la fin de saison de navigation et le début de saison des cyclones). Les bateaux d’occasions sont certes moins chers aux Antilles qu’en Europe, mais tout compte faits ramener le bateau en Europe pour le préparer ne convenait ni à mon portefeuille, ni à mon emploi du temps. En Turquie, à l’automne, j ai visité un autre Fountaine-Pajot. Vieux de huit ans (c’est-à-dire jeune pour un bateau), très bien tenu, premier et unique propriétaire allemand, avec tout ce que l’on attend de la réputation d’un propriétaire allemand, bateau propre, clair, net, rangé, organisé, rempli de pièces de rechanges et équipé d’une superbe boîte à outils made in Germany. Prix correct, voire flexible. La négociation peut donc commencer. Sauf que ce bateau s’appelle Kurt et que je ne m’imagine pas flirter sur les vagues avec “Kurt”, je préférerais louvoyer avec une “Jolie Rochelaise”. On ne change pas le nom d’un bateau, “ça porte malheur !”. Dois-je prendre le risque d’avoir la poisse? Et puis mes enfants s’appellent Emilie et Maya et ça me déplairait que quelqu’un décide qu’à partir d’aujourd’hui, elles se prénomment Gertrude et Cassandra. Kurt… et pourquoi pas Adolphe non plus! Oui, le monde maritime est vieux comme le monde et par conséquent, il traine sont lot de superstitions, de croyances et de traditions. Il faut imaginer que la mer, parfois, est noire, immense, vide, indomptable, effrayante, surprenante et ne me donne pas envie de jouer avec l’humeur de Poséidon, ni avec le vécu maritime de nos ancêtres; ceci explique en partie le conservatisme de certains d’entre nous : la peur et le respect de la mémoire. Et puis la tradition, plutôt anglo-saxonne que latine (chez les Britanniques, a boat is a “she”, isnt’it?) veut qu’un bateau à voiles ait un nom féminin (la Bounty est un bateau, le Bounty est une barre chocolatée a la noix de coco!). Et si cette même tradition veut que les femmes ne soient pas les bienvenues a bord – “ça porte malheur !”, nous en reparlerons plus tard – elles marquent souvent leur présence sur les coques de nos navires, de leur prénom ou surnom, combien de “Marie-Jeanne”, de “Madelaine” et de “Victoria”
ont traversé les mers et croisé le sillage de quelques “Bonne Tante”. (Certains ont bien essayé de nommer leur navire du nom d’une personnalité masculine : Bismarck ? Coulé. Giulio Cesare ? Pris par les Soviétiques. Et dire qu’il aurait suffit de les baptiser “Brunhilde” et “Isabella”… tiens , je me demande quel est le genre de “Titanic”). La femme, tout comme l’ancre du bateau, représente notre attachement à la terre, à nos racines, et nombreux sont les capitaines et les armateurs à baptiser leur coque d’un qualificatif vantant parfois les mérites de leur femmes : “la Belle Poule”, “la Gaillarde”,” l’Audacieuse”, … alors Kurt, c’est non !
Les tempêtes n’arrivent pas toujours là où on les attend et acheter un bateau à une société de charter italienne m’a surpris, je m’attendais a quelques simples formalités, le vent en poupe ! Ce fut plutôt brumeux et bruineux ! Compromis de vente signé en novembre 2013, 10% de l’achat déjà payé et trois mois plus tard, le bateau ne m’appartient toujours pas, et je suis dans l’impossibilité de faire accélérer la lourde machine administrative italienne. Le ministère des transports me demande un certificat de vente pour pouvoir immatriculer le bateau hors d’Italie, le ministère de l’économie ne peut fournir le certificat demandé précédemment sans la nouvelle immatriculation du bateau, la chambre de commerce italienne veut la somme de la TVA du bateau pour obtenir le permis de demande de nouvelle immatriculation, bien que je ne sois pas encore le propriétaire (c’est un chien qui se mord la queue). Vue la complication de la chose, je décide de me faire assister par un avocat en affaires maritimes qui me donne des conseils, à moins qu’il ne me déconseille, puisque très vite je me rends compte que lui non plus ne ne sait plus où donner de la tête. Il a fini par me recommander les services d’un de ses collègues napolitain qui pourrait peut-être accélérer les choses parce que son cousin connait le préfet… dois-je accepter le rendez-vous avec Marlon Brando ? L’avis de grand frais sur le salaire des fonctionnaires italiens ne joue pas en ma faveur et l’air n’est pas à la fête chez les ronds de cuir. En revanche, les notaires et avocats se frottent les mains et c’est à croire que les lois sont inventées juste pour eux et leurs honoraires. Je passe des heures et des heures dans différents bureaux à lire des magazines de 1989 dans des salles d’attente qui ne donnent pas vraiment envie d’attendre en espérant que quelqu’un s’adresse à moi, je regarde les secrétaires avec un sourire forcé, désespérant de croiser et accrocher un regard compatissant. Mais non ! Il est encore trop tôt, le bureau est ouvert au public à partir de huit heures trente mais le réceptionniste qui distribue les numéros pour les différents bureaux ouvre son guichet à dix heures seulement. La salle d’attente est pleine. A dix heures cinquante cinq, c’est mon tour, mais je dois encore patienter parce que le type se lève et s’en va sans même me regarder. C’est la pause café, et en Italie, on ne joue pas avec le café et encore moins avec la pause ! A dix heure vingt, le réceptionniste revient s’asseoir : à sentir son haleine, c’était plutôt café-sambuca, peut-être même sans le café ! Mon voisin me dit que j’ai de la chance parce qu’hier, il y a eu une grève surprise de dix heures a midi et ensuite le bureau est fermé au public l’après-midi, c’est pourquoi il a dû revenir aujourd’hui. Je me sens vraiment chanceux ! Je remplis le formulaire que le fonctionnaire me tend et tente de répondre a ses questions, mais le type a un bec de lièvre et un gros défaut de prononciation, je reste stupéfait un instant. Je ne sais plus si je dois m’énerver auprès du service du personnel qui décide d’employer un réceptionniste qui ne peut pas parler, ou être content pour le réceptionniste parce qu’il a un boulot normal (enfin, c’est un peu comme se faire prodiguer un massage par un kiné qui n’aurait pas de bras). Dois-je en rire ou compatir ? Suis-je dans la quatrième dimension ? Dans le tournage d’un film sur l’obtention d’un permis en Union Soviétique en 1956 ? Je cherche la caméra cachée, mais tout ça est bien réel. Finalement le réceptionniste a réussi a m’expliquer que je ne suis pas dans le bon bureau, que le type de la chambre de commerce qui m’a envoyé ici est un idiot qui ne connait pas son boulot et que tout le monde sait que le service des immatriculations maritimes a été transféré au service administratif des douanes (“comme auparavant”, ajoute-t-il sans rire). J’ai quand même l’impression d’être dans un jeu de l’oie géant et je ne suis pas sûr d’avoir bien compris les règles du jeu. Nouvelle aventure en perspective : les bureaux des douanes.
L’officier qui me reçoit est napolitain, j’ai du mal à le comprendre avec son accent mais il est accueillant et souriant. Le vent tourne et j’ai cette intuition que le soleil va réussir a percer le brouillard. Je pose mon dossier sur son bureau, essaie de sourire et tente de lancer des regards admiratifs sur la photo de groupe où lui et ses collègues posent fièrement, en uniforme, sur le pont d’un petit croiseur aux couleurs nationales. Je lui raconte que mon père, mon grand-père et probablement les 18 générations précédentes étaient eux aussi tous des douaniers maritimes tout comme lui. Quel honneur. Il semble assez fier, alors je remets une couche de vaseline et je lui raconte que sa ville d’origine, Naples, est formidable, j’adôôôôôre, que je navigue souvent dans la baie entre Ischia et Capri, aaaah, le café napolitain, aaaah la mozzarella napolitaine, hmmmm, la pizza napolitaine… voir Naples et mourir… . Autorisation d’immatriculation signée dans le quart d’heure qui suit, avec en prime les numéros de téléphone de son gendre Poalo qui tient une petite pizzeria sur le port pas loin de chez son cousin Gianfranco, mécanicien; son oncle Beppe a aussi des chambres a louer mais surtout torréfie son café lui-même. Quant à sa sœur Giovanna, elle cuisine les meilleures lasagnes d’Italie.
C’est ainsi que nous avons gagné quelques contacts a Naples, et par la même occasion , sommes devenus officiellement propriétaires de Maia. Changement de statut, me voici armateur… avec tout ce que cela sous-entend : frais, entretien, place de port, armement, assurance ; cela ne m’effraie pas pour l’instant, je garde un petit sourire de satisfaction constant du matin au soir a l’idée que le rêve n’est plus un rêve mais bien la réalité. Il nous reste un peu plus d’un an pour nous préparer, c est-à-dire, préparer le bateau a la croisière hauturière et préparer Maya, Emilie et Mica a la même chose.
Préparer le bateau sera facile, c est mon métier, et je l’aime. J’ai certes une grande passion pour la mer, mais une passion encore plus grande pour les bateaux. Le bateau en soi m’attire d’ailleurs plus que la mer. Un bateau, c’est l’objet ultime, c’est la réalisation de ce que l’homme est capable de construire pour pouvoir explorer un monde qui ne lui est pas naturel, voire hostile.
Préparer les trois filles me semble être un challenge un peu plus difficile, elles n’ont ni ma passion, ni mon expérience, mais elles ont la motivation. Il faut dire que les quelques semaines passées à bord de bateaux de locations en Turquie et aux Antilles durant nos dernières vacances ont définitivement convaincu les filles qu’il est tout a fait possible de vivre et naviguer sur un petit bateau à voile. Nous avons également rencontré d’autres familles, avec des enfants, qui naviguent depuis plusieurs mois ou plusieurs années : leurs sourires et leur joie de vivre a fini par faire tomber les derniers préjugés de Mica. La lecture de plusieurs blogs de familles qui ont pris la mer a fini par convaincre tout le monde que notre projet allait de l’avant et devrait nous apporter beaucoup de satisfaction.
Je suis confiant. J’essaie de les rassurer sans toutefois occulter la réalité de la chose. Pourtant, ma passion pour le monde maritime et le fait que je suis sur l’eau depuis l’âge de huit ans m’éloigne de leurs préoccupations, leurs peurs sont différentes des miennes, leurs attentes aussi probablement. Si mes héros sont Joshua Slocum ou Ernest Shackelton depuis bien longtemps, il n’en est pas de même pour les enfants, ni pour Mica. Harry Potter ou David Bowie ne m’attirent pas particulièrement, il ne sera pas facile de leur faire aimer le capitaine Haddock ou Eric Tabarly.
Un mois avant notre départ, nous emménageons a bord; premier (petit) défi. Nous habitions dans une grande maison de trois cent mètres carrés, avec tout le confort que l’on peut imaginer ainsi qu’une accumulation d’objets issue de vingt ans de vie commune. C’est fou ce que l’on peut emmagasiner dans une maison de trois étages avec un jardin, un garage et une remise. C’est le temps des premières concessions. La superficie de Maia est de moins de 50 mètres carrés, et si l’on veut naviguer en sécurité, le constructeur recommande de ne pas dépasser les 2500 kg de masse, tout compris. Petit calcul simple pour armer un bateau à la croisière hauturière : il faut 600 litres d’eau, 4 passagers (ou plus), 300 kg de vivres, ancre et ses 100 mètres de chaîne (et hop 250 kilos !), les outils, pièces de rechanges, jeux de voile, les batteries, panneaux solaires et l’éolienne, le linge quotidien, les livres scolaires, … . C’est déjà 2500 kg. Les objets personnels sont donc limités et chacun choisira le minimum possible. Donc pas de piano a queue, mais plutôt un triangle (en inox sinon il va rouiller !). Il nous aura fallu plus d’un mois pour éliminer l’inutile. Heureusement, un des buts de ce périple est d’apprendre à se libérer du matérialisme et du consumérisme qui entourent notre société. Nous sommes d’accord avec Mica que posséder une deuxième voiture, plus grosse que celle du voisin, nous apporte plus de frustration que de bonheur. Nous voulons que nos filles comprennent que vivre et partager un moment, une rencontre, une expérience apporte plus que l’achat du dernier Iphone.
Pendant le mois qui a précédé notre embarquement, nous avons, chacun, décidé de ce que nous emportons ou laissons ou donnons ou vendons. Nous avons divisé le rez-de-chaussée de notre maison en six zones. La zone1, l’indispensable pour le bateau (comme l’ancre par exemple), zone 2, l’indispensable pour la vie de tous les jours (comme les draps ou la vaisselle) et quatre zones de l’indispensable personnel de chacun. Au bout de trois jours, nous ne pouvions plus nous déplacer dans le salon tellement il était encombré d’objets indispensables. A première vue, mission impossible. Après avoir redéfini ce qu’est l’indispensable, après de nombreuses discussions, les tas de chacun ont petit à petit diminué. Les livres ont été à nouveau sélectionnés, les collections de poupées et de coquillages, abandonnées, la guitare électrique prêtée a long terme… quelques petits pincements au cœur pour les filles quant a la sélection stricte des jouets. Je ne m’émeus pas trop car je sais qu’elle vont très vite oublier leur chambre aux murs bardés de posters pour remplir leur cabine des nouveaux trésors qu’elles trouverons en chemin.
Finalement chacun est content de ses choix. Nous avions plusieurs percussions et autres instruments de musiques à la maison, et chacun sait que la musique est indispensable, Nietsche a dit que “sans la musique, la vie serait une erreur” et nous avons à bord une guitare classique, un harmonica, une maracas en forme d’éléphant et un cajón. Le cajón a permis d’oublier le djembe, à l’intérieur nous y rangeons quelques petits objet et il fait également office de tabouret dans le carré. Un seul objet pour trois fonctions; j’adore.
Il aura fallu encore deux jours pour peser et lister, faire une ultime sélection, transporter le tout à bord, et bien sûr, ranger tout ce fourbis ! Joli casse-tête. Comment faire tout rentrer dans le bateau? Avant de commencer, devant une montagne d’objets sur le quai devant le bateau, j’explique un dernier petit détail aux filles : un bateau à voiles ça bouge, donc chaque chose doit être calée, attachée ou fixée. Un bateau a voiles, ça mouille parfois la où on ne veut pas, ce qui signifie que beaucoup d’objets (indispensables vraiment) doivent être a l’abri dans un container étanche ou dans les équipets loin du pont sous les vagues, loin des fonds de cales,sujettes aux inondations. Chaque chose doit avoir une seule place et être à sa place. Mon public est plutôt perplexe: Maya pense que de toutes façons c’est impossible, Emilie pense que je suis fou, Mica pense qu’on va faire comme à la maison et après on verra. Comment faire rentrer quatre éléphants dans une deux chevaux? C’est facile, deux devant et deux derrière. Il reste même une place dans le coffre ! Eh bien là, c’est pareil. Le bateau à voiles, c’est l’art de déplacer quelque chose pour chercher quelque chose et trouver quelque chose d’autre. C’est comme un jeu de Tetris géant sans la musique rébarbative mais avec la nausée.
Nous quittons les eaux territoriales israéliennes la fleur au fusil. La côte s’éloigne vite, les grattes-ciel de Tel Aviv s’effacent dans la brume jaune de poussière. Je ne suis pas mécontent de m’éloigner de l’air lourd et humide de la côte et enfin respirer la petite brise qui pousse Maia lentement au grès de la houle. Je ne parle pas, je regarde le ciel, la mer, le baromètre, je suis a l’écoute du bateau, la coque qui grince quand le vent se renforce, Angélica qui couine dans les risées mais ne semble pas se fatiguer. Je regarde mes trois femmes, Maya, Mica et Emilie, elles sont a la fois tristes et excitées. Un pincement au cœur de quitter familles et amis après trois jours intensifs d’adieux épiques. Entre les pleurs, les larmes et les rires des uns ou des autres, j’ai surtout essayé de rassurer les terriens inquiets et répondu inlassablement aux questions de beaucoup :
– Alors maintenant les enfants ne verront plus d’autres enfants?
– Si, ils verront d’autres enfants, durant nos escales et aussi d’autres enfants qui eux aussi vivent sur des bateaux.
– Alors les enfant vont rater l’école? Oui, ils n’iront pas a l’école mais suivrons les cours par correspondance si ça peut vous rassurer.
– Vous vous arrêtez la nuit pour dormir ?
– Alors vous n’allez pas voir la terre ferme pendant un an?
– Y a des tempêtes ?
– Oui, t’en pètes en décembre, t’en chie en janvier… . J’essaie d’effacer les doutes de chacun avec patience mais souvent le cynisme prend le dessus. Je me transforme en missionnaire pour quelques jours tout en montrant les cabines. Je prêche la bonne parole du voyage. J’écoute les commentaires :
– Ah, c’est petit quand même ! Et les WC douches? Ah, faut pomper a la main? Mais, après, euh, y va où le…?
Les copains et copines de Maya et Emilie sont tous venus dire au revoir et ils sautent partout sur le bateau, il finiront par casser un hublot la veille de partir, mais aussi vider un extincteur… la ville et son cortège de terriens qui s’éloignent me fait du bien.
Les écoutes se tendent et se détendent, la poulie de la drisse grince un peu et déjà je commence ma liste de petit travaux à effectuer lors de la prochaine escale. J’entre dans mon monde de navigateur, j’écris sur le log book « graisser la poulie de GV ».Je cherche la symbiose entre la mer et le bateau.Je règle le chariot d’écoute trop bordé a mon goût. L’équipage se sent délaissé, mais, concentré, dans ma navigation, je ne le réalise pas. J’oublie qui ils sont novices en la matière, qu’ils vont passer leur première nuit en mer. Je ne pense pas a leurs peurs éventuelles ou aux nombreuses questions qu’ils peuvent se poser. J’ai une grande confiance dans les capacités de Mica et des filles à pouvoir m’aider dans les manœuvres, j’ai l’habitude de naviguer avec de bons marins, autonomes a bord. Je reste seul à la barre et tous mes sens ne sont tournés que vers la mer et le bateau. Les marins ont tous en eux quelque chose de misanthrope. Toujours est-il que je néglige les filles, sans m’en rendre compte. J’oublie de les différencier des marins avec qui je navigue d’habitude. Et les heures passent, le soleil descend lentement, les deux étraves enfilent les vagues bleues et les milles défilent sur la carte. Les filles semblent faire la sieste dans le cockpit. J’imagine qu’elles doivent récupérer le manque d’heures de sommeil du à la montée d’adrénaline d’avant départ et aux longues soirées d’adieux entres amis devant nos dernières Goldstars. Je ne réalise pas encore qu’elles souffrent d’un début de mal de mer. Avec la nuit qui est tombée, une houle un peu désordonnée est entrée par le Nord-Est, faisant rouler Maia un peu plus. Le vent aussi est tombé avec la nuit. Les voiles ont peine à se gonfler et chaque vague qui passe nous secoue et fait taper la bome, cliqueter les poulies, de façon irrégulière. En voyant Mica un peu pâle, je conseille aux filles d’aller s’étendre dans le noir, fermer les yeux et essayer de dormir. Je prépare une soupe et je m’apprête à passer la nuit seul, avec Angelica a la barre.
a suivre…..
J’espère que la mer vous a pris un mardi, au moins ?
un Mordi plus exactement!